Une Suite : Une lectrice et des questions…
Salut!
Une lectrice, que j’ose espérer assidue, m’a écrit ce commentaire en réaction à mon dernier billet sur le silence et l’Illumination :
« Mais dis-moi, qu’est-ce donc qui nous différencie de la nature végétale en tant qu’humain? Ne serait-ce pas justement les sentiments et émotions qui font de nous des humains?
Et les animaux? Quand le chien a peur, il pleure, quand il est en colère, il grogne et il aboie. Probablement qu’à toutes échelles gardées, les animaux ou mammifères communiquent leur besoin/état d’esprit à l’aide du langage! Est-ce donc alors “primate” que de “péter sa coche”, de s’exprimer haut et fort quant à une insatisfaction?
L’illumination peut se produire en silence, là-dessus, il n’y a aucun doute. Mais l’émotivité? Voir quelqu’un fonctionner en silence comporte des risques, quoique le non-verbal ne trahit pas! Mais si tu viens à déprimer, et que je ne te vois pas, comment vais-je faire pour percevoir ta détresse si tu ne l’exprimes pas, hein? »
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Je me permets de partager avec toi la réponse que je lui ai écrite. (Elle m’a déjà donné son accord. Je lui ai dit merci de notre part.) Parce que dès qu’on passe par le langage, on entre dans le champ de l’argumentation. Et des fois, avec l’apport de l’autre, on en vient à clarifier bien des choses…
…et pas seulement dans le domaine du langage.
Anyway, dieu me pardonne pour la diarrhée verbale que fut ma réponse.
Ne te décourage pas de m’écrire à nouveau, gente damoiselle. Fais-moi un tarif au mot et je serai concis la prochaine fois, promis!
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:: The Réponse ::
Comment savoir si un arbre a des émotions? Ce n’est pas parce qu’on ne les entend pas que ce n’est pas là pour autant… Tout ce qu’on sait, c’est qu’il n’y paraît pas trop, sinon peut-être dans l’éclat et le tonus du feuillage… Anyway, les sentiments ne sont pas le propre de l’être humain, comme tu le dis si bien avec ton exemple du chien qui pleure.
Il n’y a rien de mal à avoir des émotions, j’en ai moi-même à tous les jours! Et il n’y a rien de mal non plus à vouloir les communiquer : on est quand même tous ensemble dans cette aventure de vie! Mais j’espère que tu seras d’accord pour dire qu’on peut vivre une même émotion de plusieurs façons, que nos façons de vivre une émotion ne sont pas nécessairement automatiques. C’est sûr qu’on peut ne pas trop s’en concerner et agir/réagir sur le flux du moment, par réflexe et sans penser qu’on a là un choix. Mais on voit bien comment cela comporte souvent des conséquences fâcheuses, quand notre outburst est ‘fort’, à la fois pour soi (on se sent pas trop bien en-dedans par après) et pour les autres (qui réagissent bien souvent aussi à notre ‘affirmation de soi’ par réflexe et sur le même ton que nous).
Les psy appellent ça une « escalade » et c’est pas pour faire référence au plaisir d’une randonnée en nature…
Si alors on reconnaît avoir un choix, non dans l’émotion elle-même mais dans son expression, la question devient donc : pourquoi péter sa coche (y aller ‘dans le tapis’ avec une manifestation d’émotion négative)?
Pourquoi on réagit parfois fortement à certaines choses et parfois pas à d’autres?
C’est que l’émotion n’est pas dans la chose, le phénomène lui-même, mais dans notre interaction avec lui.
Alors qu’est-ce que cela nous dit sur nous?
Et une fois qu’on comprend cela, se peut-il que notre sensibilité change? Est-il possible de moins “scorer” fort sur les émotions négatives au fil du temps, de cultiver un autre regard sur les phénomènes qui nous perturbent? Je pense que oui et que d’ailleurs tout le monde le fait un peu, mais à différentes échelles. Habituellement, quand on parvient à ‘dépasser’ ainsi une réaction spontanée et négative à un événement, on se sent naturellement grandi. Et ça arrive à tout le monde. J’me dis qu’il y a peut-être quelque chose là qu’on peut étendre et développer un peu plus…
Parce qu’on se demande aussi “À quoi cela sert-il” de péter une coche. Des fois on veut provoquer une réaction chez l’autre et ça fonctionne effectivement bien. Par contre, souvent, ça laisse aussi une trace nuisible (en soi et chez l’autre) qui sera latente et se remanifestera vraisemblablement plus tard, si on a blessé ou choqué au passage. On ne fait pas que susciter la réaction recherchée, on crée en même temps toute une panoplie de choses, qui sont peut-être non-contrôlées, mais ―et c’est plus fondamental― qui sont surtout probablement non-voulues. Bref, ça crée une fâcheuse histoire qui plane au-dessus de nos têtes, et me semble qu’on est un peu moins libre dans la vie de tous les jours avec ça qui nous rôde autour. Sans doute y a-t-il une façon plus fine, moins encombrante, de parvenir à nos objectifs, me semble… Et en ce sens, oui, je pense que la personne qui réagit violemment à une panoplie de stimulis peut être considérée comme “en voie de développement” (sans dire primate, ça me semble un peu fort). Mais on est tous en voie de développement anyway, à des degrés divers.
Une personne n’est jamais que fâchée, hein, elle SE fâche aussi…
De toute façon, quand on réalise qu’on veut d’abord provoquer une réaction chez l’autre POUR se sentir mieux, et qu’il nous arrive de remarquer, pour vrai, qu’on peut parvenir à se sentir mieux SANS avoir à dépendre de la réaction de l’autre, ben on commence à chercher un peu plus loin. On choisit la voie plus simple, qui peut paraître plus déconnectée peut-être, mais dans laquelle on se sent moins dépendant affectivement de l’extérieur et plus libre de l’intérieur. Il y a de la beauté dans les liens affectifs, c’est évident (je suis moi-même en amour), mais je préfère entretenir ces liens librement plutôt que d’être entretenu par eux.
Et comme il y a tant de monde qui entretient une dépendance affective envers les autres aujourd’hui, au sens où ils cherchent à susciter des réactions de leur environnement tout en réagissant eux-mêmes de façon “réflexe”, et que c’est ça qui fait la norme (ce qu’on considère comme ‘normal’), je peux comprendre qu’une personne un peu plus libre puisse paraître détachée (comparativement aux gens ‘normaux’). Mais c’est une question de perspective, une illusion causée par le point de vue de référence. Je t’assure, chère lectrice, que je ne suis pas déconnecté et que je ne me sens pas isolé. Mon corps vit toute la gamme des émotions comme tout un chacun, mais il n’impose les contrecoups de l’expérience à personne d’autre que moi-même. Mais puisqu’on gagne parfois à partager (de façon responsable), sache que ce que je vis et ressens ces temps-ci, tranquillement, en-dessous du radar, est très positif. Je me sens heureux, accompli, et en paix.
Centré.
Et je ne te souhaite rien de moins.
Parce qu’on vit dans un monde qui nous sépare même si, de là où je suis, je t’embrasse.
Bonne nuit!
