Ego Sapiens : Si j’te pogne, j’te mange…
J’ai deux chats. Un beau matou poil-long, zen et doux, et une poupoune trois-couleurs princesse. Lui est comme un grand sage, toujours soucieux du bien-être de sa petite compagne, attentionné à ne pas trop déranger personne. Tranquille et cute. Faut presque faire un effort pour le remarquer. Mais c’est un effort qui vaut la peine. Elle, elle est au centre de son univers. Le monde existe pour elle. Elle se pavane et quête ses caresses en se roulant à nos pieds. Pas le choix d’arrêter quand elle s’étend de tout son long sur ton chemin. Tu es arrivé à ton but existentiel ultime : son petit ventre blanc. Et tu dois exécuter ton destin : lui promouvoir de l’attention tant qu’elle t’en demande. Remarque, c’est pas trop pénible non plus : elle est pas mal cute aussi…
Mais si je te parle d’eux, c’est parce que l’autre soir, en leur servant leur souper, j’ai remarqué quelque chose. Poupoune mange beaucoup plus vite que Fuji (c’est leurs noms). Lui prend des petites bouchées pis des breaks par-ci par-là. Elle, elle y va d’un trait, sans lever son petit nez rose du bol tant qu’il en reste. Puis, ayant terminé, elle relève la tête, cherche voir s’il y a autre chose à manger aux alentours. Elle regarde à côté, voit le bol du voisin à moitié plein encore -pas trop pressé le matou-, s’installe presque pas subtilement à côté et le tasse tranquillement, jusqu’à avoir l’accès exclusif au bol de monsieur, qu’elle vide à son tour, son petit derrière dans sa face l’air de lui dire : à toi de bouffer plus vite, mec!
Lui regarde, en retrait, son bol se vider. Je sais pas s’il est satisfait de sentir qu’il pourvoit, par sa générosité, aux besoins de sa compagne qui semblent plus importants que les siens, ou s’il est juste ébahi par sa voracité. Reste qu’il est pas mal paisible, sur le coup, face à ce taxage gastronomico-félin.
Et moi qui ne comprenais pas pourquoi il venait miauler quelques heures plus tard, son ventre, qui n’avait pas été pleinement rempli tantôt, déjà vide.
J’ai alors pensé à toutes les fois où, sans intervenir ou resservir Fuji, je ne faisais que remplir les deux plats puis m’en aller, satisfaits d’avoir nourri mes minous. Poupoune mangeait une fois et demi, et Fuji, ben Fuji mangeait ce qu’il avait le temps de manger entretemps. Et l’écart de leur appétit allait en s’amplifiant à chaque fois. Demoiselle en veut toujours plus, son appétit et son estomac s’ajustant à la mesure de ses double-repas, et lui n’a plus qu’une petite faim, et se sent donc de moins en moins lésé puisque, de toute façon, l’habitude atténue l’impact du manque.
Un équilibre d’iniquités qui s’installe doucement, lentement mais sûrement…
Chez moi.
Ça m’a fait réfléchir à ceux qui prêchent pour un marché libre, pour des interventions minimales ou inexistantes de redistribution des richesses. J’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle…
Les gourmands…
Dans notre monde de Fujis et de Poupounes…
Avec l’écart entre riches et pauvres qui va en s’accentuant.
Mais tout le monde a bien le droit de manger à sa faim, non? C’est raisonnable, me semble… Et Poupoune n’est pas méchante, bien au contraire. Faut la voir. Aucun doute là-dessus : cette chatte n’est pas un suppôt de Satan. Et c’est justement ça qui m’est apparu si vrai et si déroutant à la fois : à partir de quelque chose de tellement « naturel », et sans vilénie, laissé à lui-même, se produit une injustice. Et l’injustice parvient à un équilibre, et se maintient. Doucement, sans Méchants.
Sauf que la comparaison s’arrête là. Nous ne sommes pas des animaux. Nous n’avons pas de maîtres. À la place, nous avons la capacité de comprendre. De faire des liens et de voir des relations. Et de changer. De maîtriser nous-mêmes nos appétits. Non par discipline ou par devoir, mais par amour. C’est toujours la meilleure façon de changer, anyway…
Parce qu’entretemps, on laisse aller, l’appétit grandit, et on se sent un peu poupounes, hein? Fuji, faut presque faire un effort pour le remarquer… Mais j’vous dit, c’est un effort qui vaut la peine.
J’pense qu’à certains degrés, on a tous un peu de Poupoune et de Fuji en nous…
J’aime mes deux chats, moi, j’te l’ai dit?

[...] article que Clo a écrit sur nos deux chats, très drôle et très beau aussi. À lire sur IDbazar. Texte intitulé; Si j’te pogne j’te [...]
Sujets tabous » Blog Sonia Bourdon – Photographe a dit ceci le 29 mars, 2010 à 10:47 |